La guerre en cours contre Téhéran épuiserait les arsenaux militaires des États-Unis, exposant de fait Taïwan à une fenêtre de vulnérabilité en cas d’offensive chinoise.
Si, selon de nombreux observateurs, l’engagement militaire américain contre l’Iran offre à Xi Jinping un argument potentiel pour légitimer une éventuelle action sur Taïwan, l’inquiétude grandit aussi sur le plan opérationnel.
D’après des informations issues de sources militaires citées par le Wall Street Journal (WSJ), les frappes sur Téhéran entament fortement les stocks de munitions américains, ce qui pourrait créer une brèche dans la capacité des États‑Unis à défendre l’île en cas d’offensive chinoise.
Si l’administration Trump, comme ses prédécesseurs, ne déroge pas à la politique dite d’« une seule Chine », elle maintient en parallèle des liens étroits avec Taïwan, démocratie autonome que Pékin considère comme une province sécessionniste, notamment via des ventes d’armes destinées à sa défense.
Washington pratique en outre une « ambiguïté stratégique » consistant à ne pas s’engager explicitement à intervenir militairement en cas d’invasion de l’île, une posture volontairement floue censée dissuader Pékin sans encourager Taipei à proclamer l’indépendance.
Une doctrine de dissuasion à rude épreuve
Reste que la doctrine américaine de dissuasion dans l’Indo-Pacifique reposant depuis des décennies sur le maintien d’une masse de feu si écrasante qu’aucun adversaire potentiel ne jugerait rationnel de provoquer une confrontation directe est aujourd’hui mise à rude épreuve par la guerre au Moyen-Orient.
Depuis le début des combats le 28 février, les États‑Unis ont ainsi tiré plus de 1 000 missiles Tomahawk à longue portée et quelque 2 000 intercepteurs de défense aérienne, d’après le WSJ.
Les batteries Patriot et les intercepteurs THAAD, indispensables pour neutraliser une salve initiale de missiles balistiques chinois, sont grillés chaque jour sur le front iranien. Les projections établies par les planificateurs militaires américains révèlent une trajectoire préoccupante des stocks de munitions.
En tenant compte des capacités industrielles actuelles, des analystes estiment qu’il faudrait jusqu’à six ans pour reconstituer intégralement les stocks. D’ici là, les États‑Unis ne disposeraient pas des réserves suffisantes pour faire face simultanément à deux conflits majeurs.
La Chine, une menace d’un tout autre ordre
Les capitales de l’Indo‑Pacifique ont pris la mesure de ce déséquilibre. À Tokyo, les stratèges observent avec inquiétude la focalisation américaine sur le Moyen‑Orient et s’interrogent sur la réaction de Washington si une crise éclatait en mer de Chine orientale ou autour de Taïwan. En Corée du Sud, les autorités constatent des retards dans certaines livraisons d’armements et une moindre disponibilité des forces américaines pour des exercices conjoints.
Les services de renseignement américains estiment que Pékin ne prépare pas une attaque imminente contre Taïwan. Mais cette évaluation de court terme coexiste avec un consensus à Washington : la Chine mène actuellement la plus rapide expansion militaire et nucléaire de son histoire récente, renforçant simultanément sa marine, ses forces balistiques et ses capacités conventionnelles.
« Les États-Unis seraient contraints de combattre la Chine d’une manière potentiellement beaucoup plus coûteuse et dangereuse pour leurs forces. Vous allez subir des pertes plus élevées », alerte Kelly Grieco, chercheuse principale au think tank Stimson Center, citée par le Wall Street Journal.
