La plupart des personnes qui partagent des fake news ne le font pas expressément

La plupart des personnes qui partagent des fake news ne le font pas expressément

16/04/2021 Non Par Arnaud Lefebvre

Selon une étude récente publiée dans la revue scientifique Nature, pousser les personnes à réfléchir à l’exactitude des nouvelles qu’elles partagent augmentent la qualité de l’information diffusée. On pourrait ainsi contrer plus facilement la prolifération de fake news, avancent des chercheurs. 

Depuis plusieurs années, la propagation des fausses nouvelles ou fake news sur Internet est devenue une préoccupation persistante. Malgré une sensibilisation accrue de la part des entreprises de médias sociaux, ce phénomène semble loin de se dissiper. En effet, depuis le début de la pandémie de coronavirus, on assiste à la propagation massive de fake news.

Post-vérité

Il serait tentant de conclure que nous sommes entrés dans l’ère de la post-vérité. Dans celle-ci, les personnes seraient incapables de distinguer la fiction de la réalité. On pourrait également croire que le public est volontairement ignorant et qu’il partage délibérément une information mensongère.

Toutefois, s’il s’avère qu’il en est ainsi, nos démocraties sont dans un sacré pétrin. Et dans ce cas, la seule solution qu’il nous reste est probablement d’exiger une censure stricte du mensonge de la part des réseaux sociaux.

Instinct et paresse intellectuelle

Selon l’étude publiée dans Nature, les personnes qui partagent des fake news et d’autres contenus douteux sur une plateforme telle que Twitter ont tendance à afficher un style cognitif s’appuyant sur leur instinct. Ainsi, le niveau de réflexion cognitive d’une personne serait lié à ses comportements en ligne.

Cette recherche montre que la plupart des utilisateurs ne souhaitent pas partager des informations inexactes. En effet, plus de 80% des répondants estiment qu’il est primordial de ne partager que du contenu précis. Par ailleurs, dans la plupart des cas, le public parvient à distinguer les nouvelles légitimes des fake news trompeuses et hyper-partisanes, explique le site Scientific American.

Selon les chercheurs, ce ne sont pas des motivations partisanes qui poussent les personnes à ne pas faire la distinction entre le vrai et le faux contenu d’actualité. Il s’agit davantage d’une vieille pensée paresseuse, expliquent-ils.

« Les personnes tombent dans les fausses nouvelles lorsqu’elles se fient à leurs intuitions et à leurs émotions, et lorsqu’elles ne pensent pas assez à ce qu’elles lisent. Il s’agit d’un problème qui est probablement exacerbé sur les réseaux sociaux, où les personnes font rapidement défiler des contenus, où elles sont distraites par un déluge d’informations, et où elles visionnent des nouvelles mélangées avec des photos de bébé émotionnellement engageantes, des vidéos de chats, etc. »

Modification de l’attention accordée à la vérité

Cette constatation signifie que sur le plan de la désinformation en ligne, il ne s’agit pas d’un changement d’attitude vis-à-vis de la vérité. Il s’agit davantage d’une modification plus subtile de l’attention accordée à la vérité. Il existe un décalage important entre ce que les personnes croient et ce qu’elles partagent.

Les chercheurs ont par exemple demandé à des participants s’ils partageraient divers titres. Un autre groupe de participants a été invité à juger l’exactitude de ces titres. L’équipe a constaté que, parmi les faux titres, 50% de plus étaient partagés que ce qui était considéré comme exact.

La question reste de savoir pourquoi un tel phénomène a lieu.

Il est évident que les plateformes de médias sociaux sont sociales. Celles-ci concentrent notre attention sur diverses préoccupations sociales, telles que le degré d’engagement de nos publications, le niveau d’appréciation de nos amis ou la facette de notre personnalité transmise. Ce type de considérations peut nous empêcher de déterminer si le contenu des actualités diffusées est exact ou non avant de le partager.

Ce phénomène est en outre très probablement accentué par le fait que les algorithmes des réseaux sociaux sont optimisés pour rechercher l’engagement plutôt que la vérité.

Bonnes nouvelles

Si la conception actuelle des plateformes de médias sociaux détourne notre attention de l’exactitude des faits, il devrait alors être possible de ramener l’attention sur la vérité. Une telle approche représenterait un changement fondamental dans la la lutte contre la désinformation en ligne.

Contrairement aux approches standard de vérification des faits ou d’éducation, les incitations qui poussent les personnes à réfléchir à l’exactitude ne nécessitent pas que les vérificateurs de faits suivent le flux constant de mensonges produits. Il n’oblige pas non plus les utilisateurs à investir beaucoup de temps dans les outils pédagogiques. Faire en sorte que le public accorde de l’attention à l’exactitude peut être très simple en posant une seule question aux personnes.

Twitter

Les chercheurs ont mené une vaste expérience sur Twitter. Ils ont envoyé une demande de précision à plus de 5.000 utilisateurs ayant récemment partagé des liens via les sites Breitbart News ou Infowars.

« Notre intervention n’a pas fourni d’informations nouvelles et n’a pas non plus demandé aux personnes d’être plus précises ou d’être vigilantes face aux fake news. Au lieu de cela, nous leur avons simplement demandé leur avis sur l’exactitude d’un seul titre d’information non politique. Nous ne nous attendions pas à ce qu’elles répondent réellement à notre question ; notre objectif était de rappeler aux persones le concept d’exactitude en posant simplement des questions à ce sujet », déclarent les chercheurs.

La question de l’exactitude unique posée améliorait la qualité moyenne des sources d’informations que les utilisateurs partageaient par la suite sur Twitter. Par exemple, cela a permis de réduire le pourcentage de leurs retweets dans les prochaines 24 heures qui contenaient des liens vers Breitbart et augmenté la fraction de retweets vers des sites comme le New York Times et CNN.

Nouvel outil

Les demandes de précision ne résoudront certainement pas tout le problème de la désinformation. Mais elles représentent un nouvel outil que les plates-formes peuvent exploiter pour éviter la désinformation, au lieu de se contenter de rattraper le retard en vérifiant les faits après leur partage ou en les censurant une fois que les choses deviennent incontrôlables. Bien sûr, cette perspective axée sur la précision les oblige à adopter une manière différente de penser le problème de la désinformation. Il faut accorder de l’attention à la psychologie des utilisateurs, dont le pire est souvent mis en évidence par les médias sociaux. Cela signifie que la conception d’interventions efficaces doit prendre en compte la psychologie et les sciences cognitives.

Les plates-formes de médias sociaux ne sont pas les seules pour lesquelles les demandes de précision sont pertinentes. Les organisations à but non lucratif et de la société civile peuvent également utiliser cette approche, par exemple en utilisant des publicités ciblées pour envoyer les demandes aux utilisateurs les plus susceptibles de partager des informations erronées.

Devoir citoyen

Chacun de nous, en tant que citoyen, peut également contribuer à améliorer la nature de notre discours en ligne, font valoir les chercheurs.

« Vous pouvez transmettre l’idée que les personnes n’accordent pas assez d’attention à l’exactitude et qu’il est important de s’arrêter et de se demander si quelque chose est vrai avant de le partager. Bien sûr, il est tout aussi important de le faire nous-mêmes lorsque nous partageons du contenu avec le monde. »

« Nous vivons à une époque où la désinformation est une préoccupation majeure pour presque tout le monde, même pour beaucoup de ceux qui la partagent (accidentellement). Nous-mêmes, chercheurs travaillant sur ce même sujet, sommes tombés dans le piège et avons partagé des contenus inexacts sans réfléchir. Mais comprendre qu’il s’agit plus d’un problème d’inattention que d’un mauvais comportement intentionnel rend les choses moins sinistres, nous aide à voir au-delà de l’illusion selon laquelle les citoyens ordinaires de l’autre côté doivent être stupides ou mauvais, et cela conduit à des solutions concrètes. »