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ONU : quand la désinformation devient arme diplomatique

Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’ONU pour les territoires palestiniens, fait face à des appels à la démission après qu’une citation tronquée lui ait été imputée.

C’est une affaire qui illustre le niveau de permissivité des sociétés face à la désinformation. Et cette fois, celle-ci atteint le cœur même des Nations unies. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale de l’organisation pour les territoires palestiniens occupés, se retrouve au centre d’accusations d’antisémitisme, fondées sur un discours falsifié.

L’affaire éclate le 7 février, lors d’un forum organisé à Doha par la chaîne qatarie Al Jazeera. Dans son intervention, la juriste italienne fustige le « système international », qu’elle qualifie « d’ennemi de l’humanité » pour avoir, selon elle, permis et couvert « le génocide à Gaza en le protégeant de toute responsabilité ».

Elle déplore aussi que « la plupart des pays du monde aient armé Israël et lui aient fourni des excuses politiques ainsi qu’un soutien économique », une attitude qui, selon elle, « met à l’épreuve le droit international ».

Une citation sortie de son contexte

« En même temps, c’est aussi une opportunité. Car si le droit international a été poignardé en plein cœur, il est également vrai que jamais auparavant la communauté internationale n’a connu les défis auxquels nous sommes tous confrontés, nous qui ne contrôlons pas d’importants capitaux financiers, ni d’algorithme, ni d’armes. Nous voyons maintenant que l’humanité a un ennemi commun », a-t-elle déclaré.

C’est précisément ce passage qui provoque la controverse. Dans la foulée, Caroline Yadan, députée des Français de l’étranger, publie un visuel attribuant à Francesca Albanese la phrase : « Israël est l’ennemi commun de l’humanité. » Or, la transcription complète de son intervention prouve qu’elle n’a jamais prononcé ces mots.

Peu importe. Plusieurs médias occidentaux et israéliens reprennent la fausse citation sans vérification. Deux jours plus tard, une cinquantaine de députés français demandent au ministre des Affaires étrangères de condamner publiquement ces propos.

Jean-Noël Barrot s’exécute à la tribune de l’Assemblée nationale, déclarant : « La France condamne sans aucune réserve les propos outranciers et coupables de madame Albanese, qui vise Israël en tant que peuple et en tant que nation. »

Rectifications et escalade diplomatique

L’Allemagne et la République tchèque ont rapidement emboîté le pas à Paris, rejoignant l’appel au retrait de la rapporteuse spéciale de l’ONU. Face à cette déferlante, Francesca Albanese tente de rétablir la vérité.

Elle publie d’abord l’intégralité de son discours sur les réseaux sociaux, puis s’explique au micro de France 24 : « Je n’ai jamais, jamais, jamais dit qu’Israël est l’ennemi commun de l’humanité. Je parlais des crimes d’Israël, de l’apartheid, du génocide, et j’ai condamné comme l’ennemi commun qui ne permet pas d’amener en justice et d’amener à une cessation des crimes d’Israël, le système économique, le système financier et, disons, le système politique. »

Entre-temps, Amnesty International s’est déclarée « outrée » par cette campagne orchestrée. L’organisation dénonce des tentatives visant à « discréditer ou exercer une pression politique sur les titulaires de mandats indépendants », ce qui risque, selon elle, de « saper l’intégrité des mécanismes internationaux cruciaux des droits humains à un moment où ils sont attaqués ».

« En attribuant publiquement à Francesca Albanese des déclarations qu’elle n’a pas faites et en les qualifiant de discours de haine, la France contribue à accroître les risques d’attaques et de menaces dirigées contre elle« , alerte de son côté, l’Association des juristes pour le respect du droit international (JURDI).

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